Né sous le signe de la passion
Certaines personnes naissent avec une seule passion ; Philippe Zumbrunn, lui, en a de multiples : la musique et la photographie, qu'il pratique avec bonheur depuis son plus jeune âge. Objectif Réussir a rencontré ce personnage hors du commun pour un entretien passionnant.
Un peu d'histoire
Né sous le signe du Verseau dans les années trente, d'une mère pianiste et d'un père aguerri à la photographie, Philippe Zumbrunn baigne depuis son plus jeune âge dans l'univers de la musique et de l'image.
Dans l'après-guerre des années 45-47, les troupes américaines sont à Paris et amènent avec elles leur culture musicale. Philippe découvre alors le jazz. Il se rappelle cette folle époque :
« Après la guerre, j'ai été attiré par le jazz grâce à la radio créée par les Américains dans la région parisienne. J'ai pu découvrir ce style, ainsi que le country, toutes ces musiques américaines dont nous étions privés jusque-là et cela a été le détonateur parmi mes différentes passions. Je suis tombé amoureux du jazz. C'était le premier chemin ! »
Philippe Zumbrunn
2e amour : la photographie
Presque en même temps, Philippe se passionne pour la photographie qui, selon ses propres termes, lui a été inoculée par son père lui-même photographe averti. « Quand j'étais jeune, il me donnait ses anciens appareils quand il en achetait un nouveau et, au fur et à mesure, j'ai acheté les miens, ce qui fait qu'aujourd'hui, je suis à la tête de quarante-cinq appareils photos différents dans mon musée et j'en ai usé six ou sept, qui sont encore utilisables mais qui ont bien vécu. »
Cette ardeur, Philippe va la vivre en quasi-professionnel. Il participe à presque tous les concerts de ses artistes préférés, donnés à Paris dans les années 1952 à 1960. Il immortalise alors : Louis Armstrong, Billie Holiday, Count Basie, Benny Goodman, Gerry Mulligan, Lionel Hampton et tant d'autres... Des photos devenues historiques de nos jours...
Naissance d'une maison de la culture
« Ensuite, par ces activités, j'ai été approché par des gens qui s'étaient mis en tête de créer une maison des jeunes et de la culture », raconte Philippe. « C'était à Colombes, dans la banlieue parisienne, et nous avons eu la chance d'être aidés par la commune et également par le gouvernement français, qui nous a accordé une très importante subvention qui pourrait être d'une valeur de dix millions de francs suisses actuels, pour étudier les plans et construire un magnifique bâtiment, contenant une salle de spectacles, une salle de sports avec une annexe pour le judo, un grand restaurant social, des salles de cours : langues, dactylo, école ménagère, labo photo, sonothèque-auditorium, etc. »
Une somme conséquente, en effet. Philippe en sera le président treize ans durant et dirigera la salle de spectacles, la programmation et également les laboratoires de photos et haute-fidélité puisqu'il effectuait des démonstrations et initiations musicales aux blousons noirs et aux chiffonniers de l'Île-de-France.
Il était une fois, les blousons noirs
Pour Philippe, le partage, le social, l'échange, représentent des choses très importantes. Il se rappelle une anecdote à ce sujet : « C'était la grande période des années 1950-1960 et, là, j'ai réussi une tâche assez particulière, celle de pouvoir donner une certaine éducation à des voyous que j'ai emmenés par la suite à la salle Pleyel assister à un concert de Joan Baez, ce qui a été l'un des grands événements de ma vie. J'ai loué un car et je l'ai rempli de blousons noirs. Je leur ai dit de rester tranquilles de façon que l'on ne soit pas mis à la porte. Ils ont respecté la consigne et dix ans plus tard, certains sont devenus patrons d'entreprises. Je crois avoir réussi une part de ma vie », ajoute-t-il en toute humilité.
Rencontres
Une autre passion de Philippe, l'organisation et l'enregistrement de concerts dans cette même maison de la culture. Il y rencontrera - la liste n'est pas exhaustive - Stéphane Grappelli, Martial Solal, Jean-Luc Ponty, Marc Lafférière, Maxime Saury, ainsi que Jacques Brel, Barbara, etc. Il réalisera aussi les premières maquettes du harpiste celtique Alan Stivell, de la chanteuse Martine Habib, ainsi que les premières formations du célèbre groupe « Il était une fois ».

En route pour la Suisse
En 1972, Philippe arrive dans notre beau pays. « J'ai été importateur de matériel Hi-Fi, puisque c'était aussi une de mes passions. J'ai construit le premier ampli à lampes en 1950 pour mes parents, puis pour plusieurs amis. Mon père dirigeait une usine et j'y venais le week-end pour y fabriquer des chaînes Hi-Fi. C'était aussi mon argent de poche étant jeune homme. »
Il importe aussi des disques audio qu'il distribuera dans la Suisse entière. « C'était des vinyles 33 tours, spéciaux pour audiophiles, qui étaient gravés directement sur la matrice, donc sans l'intermédiaire d'un magnétophone. Ils valaient quarante-cinq francs suisses de l'époque. Ils étaient exceptionnels en dynamique (puissance) et en définition (netteté du son.) On ne pouvait pas en tirer de multiples exemplaires, puisque chaque matrice pouvait, en principe, imprimer de mille à mille cinq cents 33 tours puis elle était fichue. On devait alors refaire une nouvelle gravure et on profitait de ce que les musiciens étaient encore en studio pour faire plusieurs masters.
Ces disques valent près de mille francs de nos jours. »

Philippe importe également les premiers disques 33 tours japonais digitaux nommés PCM - à présent les CD sont tous «numérique-digital» - de la marque «Denon» qui en était le fabricant.
« J'ai encore toute la collection chez moi et elle compte 200 disques environ ; on peut dire que j'étais le précurseur dans différents domaines. »

Tellement à dire et si peu de place...
L'histoire de la vie de Philippe Zumbrunn est d'une telle richesse qu'il faudrait un livre entier - il y pense très sérieusement d'ailleurs - pour pouvoir tout retranscrire : patron et fondateur de radio Framboise, de Radio jazz international et d'un label nommé Zed Production. Un projet de musée de matériel d'enregistrement et de photographies lui tient également à coeur.
Nous avons vécu deux heures et quart de magie et de pur bonheur et passé un moment privilégié en compagnie d'un homme né sous le signe de la passion.
Par Patrick de Bortoli et César Carrasco